Liberté et Ignorance

Je devrais être en train de préparer un cours sur Simón Bolívar, El Libertador, celui qui a donné à plusieurs pays d’Amérique du sud leur indépendance. Seulement, le cœur n’y est pas et ce mais malgré tout l’intérêt que je porte à ce personnage historique franc et déterminé. En effet, je suis désolée de constater que, tels les pays d’Amérique latine sous le joug de la couronne espagnole, nous sommes, nous aussi aujourd’hui en France, sous le joug d’une puissance qui nous ôte presque toutes formes de liberté et qui nous soumet à l’obéissance aveugle sous peine de crime lèse-majesté.

Laissez-moi vous expliquer : J’ai organisé une sortie scolaire au cinéma pour la semaine à venir. Nous devons assister à une projection inédite et unique du film El Libertador portant sur le fameux Simon que j’évoquais plus haut. Cette sortie, approuvée par le chef d’établissement, est destinée à une classe d’élèves méritants et volontaires (ils sont rares). Or, quelle ne fut pas ma surprise lorsque hier, j’ai reçu un mail du rectorat m’invitant m’obligeant à me rendre à une formation sur la « réforme » du collège le même jour que celui de la sortie.

Vous l’aurez compris : la sortie, dont les élèves se faisaient une grande joie, risque d’être annulée puisqu’un ordre mission a surgi sans prévenir du bureau du rectorat. En effet, la dite formation (propagande) serait prioritaire sur les cours, les sorties ou toutes autres lubies intellectuelles et culturelles de nous autres, les professeurs, anciens hussards de la république prochainement reconvertis en directeurs de cirques ou monteurs d’ours.

Si je refuse de me rendre à la formation (lobotomie) pour faire la sortie, ou tout simplement faire cours, je risque une retenue de salaire et une sanction de la hiérarchie. Autrement dit, je serai punie. Punie pour faire primer l’intérêt des élèves sur les pulsions destructrices du ministère, punie pour essayer de faire correctement mon travail.

Ou s’arrêtera l’absurde ? Il est en marche et ne flanchera point.

Car je vous le dis, au-delà de cette malheureuse histoire, c’est bien de la destruction de l’école qu’il s’agit. Vous me direz, elle était déjà mal en point. C’est vrai. Mais la réforme, c’est la mise à mort du taureau dans l’arène, l’injection létale faite au condamné, c’est l’ignorance assassine qui tire sur les cadavres de la culture.

On réduit les heures, impose des projets qui pour la plupart seront superficiels et quand bien même ils seraient de bonne tenue, que feront les élèves déjà en difficulté dans une seule et même matière ? Quel savoir vont-ils mettre en œuvre pour le fusionner avec un autre s’ils n’en maîtrisent aucun ?

Alors oui, certains seront peut-être à l’aise lorsqu’il faudra évoquer le régime alimentaire de Mme Bovary mais Flaubert se retournera dans sa tombe. D’aucuns apprécieront d’écrire des tracts en espagnol sur l’éco responsabilité en se faisant passer pour des paysans Kenyans. Soit, mais les plus réfractaires se demanderont si le Kenya est bel et bien un pays hispanophone.

L’espagnol, parlons-en ! La langue vivante 2 est mise à mal : Il y aura moins d’heures hebdomadaires même si le volume sur trois ans est gonflé. Or l’on sait que c’est la fréquence d’exposition à la langue qui compte pour son assimilation et non pas le volume d’heure. Le latin ? Il est mort, requiescat in pace. Le grec ? επίσης (Aussi). Comme le disaient les banderoles de mes chers collègues lors des multiples manifestations anti-réforme: tous égaux, tous illettrés ; un peuple d’incultes analphabètes est tellement plus facile à manipuler, pourquoi s’en priver ?

Le ministère fonce et met la gomme, passant cette réforme en force, sans nous avoir consultés ne serait-ce qu’un peu auparavant. Nous qui sommes sur le terrain, nous qui chaque jour voyons les élèves essayer, se perdre, recommencer, errer, redoubler d’efforts, se décourager, se rebeller, se révolter, grandir, se renfermer, se brûler les ailes, se relever ; au final, apprendre.  Notre regard n’a-t-il aucune valeur ? Nous sommes là, devant eux, parfois heureux, parfois mécontents, souvent préoccupés pour notre avenir et pour le leur. Il n’est point facile d’être enseignant aujourd’hui : c’est une porte ouverte ? Je l’enfonce. Car, il faut le dire, bon nombre de collègues sont découragés et ont des envies d’envol. Et ces collègues sont de bons professeurs. Peut-on, en cette époque si trouble, se payer le luxe de voir s’échapper des personnes dévouées qui croyaient en ce métier et voulaient transmettre leur passion aux élèves ? Je ne le crois pas.

Alors qu’adviendra-t-il ? Simón Bolívar, que nous étudierons demain quoiqu’il advienne, disait: “Un pueblo ignorante es un instrumento ciego de su propia destrucción.”  “Un peuple ignorant est l’instrument aveugle de sa propre destruction. » Serons-nous détruits par la bêtise ? J’en ai bien peur mais je ne peux m’y résoudre. Aux termes de ce billet vous m’avez peut-être trouvée sévère et emportée ? Comme les élèves les plus rusés, j’ai bien sûr une bonne excuse en réserve. Car voyez-vous: « Como amo la libertad tengo sentimientos nobles y liberales; y si suelo ser severo, es solamente con aquellos que pretenden destruirnos. »« Comme j’aime la liberté, j’ai des sentiments nobles et libéraux; et si j’ai l’habitude d’être sévère, c’est seulement contre ceux qui prétendent nous détruire ». Je sais, ceci est encore une citation de Bolívar, mais que voulez-vous, les épreuves subies ensemble nous ont rapprochées. Nous nous sommes liés d’amitié.

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Simón Bolívar, El Libertador

La douleur et moi, la douleur et vous

La douleur et moi

Le titre semble égocentrique et pourtant il n’en est rien. Les douleurs ne peuvent être partagées ni ressenties par ceux qui nous entourent. Je parle ici des douleurs physiques même si au fond la précision importe peu car ces dernières entraînent souvent des douleurs mentales et inversement. Le cercle du mal est vicieux et il tourne sans limites.

La douleur part souvent d’un fait, d’un jour, d’un moment. On se fait mal, on nous fait mal. C’est l’accident, quelque chose est cassé, déchiré, abîmé. Même si ce n’est « pas grave », la douleur est là. On la soigne, parfois mal, parfois même on l’empire. Elle reste. Et c’est là que commence le cauchemar. Personne ne comprend pourquoi « vous avez encore mal », « c’est dans la tête, c’est sûr », dans la tête, peut-être ? Peut-être que c’est votre faute car vous n’avez pas su la « gérer ». Comme si on pouvait «gérer une douleur». Quand les termes de l’entreprise viennent se greffer aux affres de l’existence cela donne envie de pleurer. Alors on reste seul avec sa douleur, puisqu’on ne sait plus à quel saint se vouer. Les médecins les plus intelligents vous rassureront et vous diront d’attendre, les autres vous mettront dans la case des malades chroniques où vous pourrirez à jamais. Certains de vos proches essaient de comprendre, les autres n’y voient que de l’hypocondrie. On dirait qu’ils vous en veulent. Vous êtes embêtant avec vos douleurs, c’est votre faute après tout, si vous aviez été voir Tartempion et si vous arrêtiez de vous plaindre d’abord, parce que d’autres aussi ont mal et ils ne ressassent pas comme vous, eux. Vous voyez bien, que votre douleur ne regarde que vous, elle est l’éléphant dans la pièce que personne ne voit, sauf vous. Alors vous l’apprivoiser, vous faites avec, vous essayez d’être patient. Parfois, vous lui en voulez d’être là, vous pleurez, qu’elle parte bon sang! Mais elle vous regarde comme un enfant perdu qui ne sait où aller, vous vous calmez, il faut bien la prendre, que voulez-vous faire d’autre ? La douleur et vous c’est une longue histoire. Une histoire indescriptible finalement car la plus intime de toutes.

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Les Invalides, mai 2013 ©sisypheetpenelope.wordpress.com

Tous les psys de ta vie

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Mur de silence , quartier de Santa Teresa , Rio de Janeiro, août 2013 ©sisypheetpenelope.wordpress.com

 

Les mélomanes avertis auront reconnu ici la parodie d’un titre du défunt groupe L5, mort sous les invectives tonitruantes de Mia Frye « give me the step », les autres auront pensé à tous ceux qui dans nos vies se prennent pour nos psys.

Même si parler de pop stars me donnerait l’assurance d’une avalanche de « like » et autres commentaires trop swags, je me pencherai aujourd’hui sur la deuxième problématique, à savoir, « los psicólogos de café » comme les a si bien nommé Ricardo Darín dans le film El hijo de la novia , traduisez « les psychologues de café » en français. https://www.youtube.com/watch?v=NVTr_iJeCjI (42ème minute)

Après une longue et harassante (ça fait trop dramatique ? tant pis…) journée au collège qui s’est terminée sur un cours avec des troisièmes dopés aux hormones de la puberté, je sortais de la salle de classe en traînant la patte.

J’aperçus alors la bien nommée, agent de surface (ah les euphémismes du politiquement correct !)

– ah madame Pénélope, toujours ces douleurs ? demanda-t-elle soucieuse de ma santé.

– Et oui, en fin de journée, ça tire sur la jambe. Dis-je en me tenant la cuisse droite.

– Il ne faut pas vous ayez des enfants dans ce cas. Vous voyez ce que je veux dire. C’est pas bon.

Mon esprit s’interrogea : lui avais-je demandé conseil ? Oui, non ? Étais-je atteinte d’un Alzheimer précoce ? La perte de mémoire à court terme est un signe clinique. Je m’affolais. Ça devait être toute la bouffe de Noël, j’avais l’air d’être enceinte. D’ailleurs j’étais peut-être enceinte sans le savoir…

Et puis non ! Vraiment, je ne lui avais rien demandé ! Son conseil était donc là, divulgué gracieusement sans rien attendre en échange. J’enchaînai, donc, non contente de bénéficier d’une séance gratuite sur le divan qui m’aurait coûté 80 euros au bas mot sur Paris intramuros.

–  Les enfants, ce n’est pas au programme de toute façon.

–  Oui, non mais dans votre état c’est impossible. Vous souffrez et si vous avez des enfants, vous allez leur transmettre votre souffrance.

–   les douleurs n’empêchent pas tout, je viens bien travailler et je suis debout toute la journée.

– Oui mais vous aimez votre travail.

(Dans ma tête) – le cas échéant, j’avais aussi prévu d’aimer mes enfants … .

Elle ajouta, me coupant dans ma réflexion :

-C’est comme les policiers, leur travail est dur mais ils le font quand même.

-Oui, ils le font mais parfois ils se tuent. Rétorquai-je pour en finir. Si elle me privait d’une éventuelle maternité, elle n’allait quand même pas m’empêcher de rentrer chez moi.

Rires gênés de la dame.

-Heureusement, nous n’avons pas encore d’armes de service. Lançai-je, forte d’un humour aussi noir que le souvenir.

S’en suit, un bref échange de sourires et je parti, toujours en traînant la patte et en me demandant si, finalement, elle n’avait pas raison. Une bonne séance chez le psy, ça fait réfléchir. Ne voyez pas dans mon ton ironique, le déni de cette femme de ménage qui était, je le pense sincèrement, bien attentionnée. Je suis juste lasse, car quiconque me donne un conseil, me laisse pensive et parfois trop.

En vrac, j’ai aussi eu dans les quinze dernières années:

  • « Les élèves, il faut les traiter comme des chiens » : un professeur, maître chien
  • « si vous avez un téléphone portable, c’est normal qu’on vous le vole, vous tentez les élèves. Il ne faut pas avoir de portable sur soi. » un supérieur, inventeur du portable fixe.
  • « Chez vous c’est trop chargé, chez les filles normalement y a rien qui dépasse.» : un installateur de fibre optique, architecte d’intérieur frustré.
  • « Vu que tu aimes aider les gens, tu devrais travailler dans l’industrie pharmaceutique » : la reine de l’oxymore.
  • « Vous ne vivez pas avec votre copain, vous devriez. D’ailleurs pourquoi ?vous êtes vierge ? » l’installateur de fibre optique, le retour.
  • « Vous devriez passer le permis automatique, vous semblez être handicapée » : un instructeur d’auto école après une première heure de conduite, la bienveillance même.
  • « Mangez du surimi et du son d’avoine et vous ne grossirez pas » : un livre de Dukan, diététicien pour carpes et chevaux.
  • « les élèves s’ennuient, il faut favoriser l’interdisciplinarité » Najat, animatrice au Club Med.
  • « Les mecs, il faut les ignorer et les faire courir » : un livre de self-help
  • « Les mecs, il faut leur montrer qu’on tient à eux » : le même livre de self-help
  • « Ce garçon ne t’aime pas, laisse tomber » : une connaissance, medium professionnelle (car oui … bon… là c’était vrai…)

Alors telle Pénélope tissant sa toile, j’oublie les conseils du jour dans la nuit pour en entendre à nouveau le lendemain, des bons, des mauvais mais surtout, des conseils que je n’ai pas demandés. Car lorsque j’en demande vraiment un, l’on me donne toujours le même : « Il n’y a que toi qui peut savoir ».

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« Être », « faire » et « avoir »

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Pampa argentine, 2003  

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« Au commencement était le verbe » dit l’évangile selon Saint Jean. Oui mais lequel ? Me questionnais-je en ce début d’année, à quel verbe accorder le plus d’importance, « être », « faire » ou « avoir » ? Faut-il, d’ailleurs, les hiérarchiser ?

Avoir, semble aujourd’hui désuet pour ceux qui dans nos sociétés occidentales ont tout ce qu’il faut pour vivre, ayant même parfois (souvent) trop. J’ai trop de choses chez moi, trop de choses à manger, trop de choses à faire, trop de travail à accomplir. Ils ont tellement qu’ils ne veulent plus rien avoir.

Je m’inclus d’ailleurs dans cette catégorie, aspirant moi-même à plus de « rien ». Un ciel vide de nuages, une page d’agenda vierge, une pampa désertique, une maison aux murs blancs, une chambre austère, un silence monacale. Tout cela pourrait vous sembler d’une tristesse accablante, ce serait pour moi une joie immense, la paix du cœur.

Faire… Faire est le plus délicat de tous les verbes que l’on puisse manipuler, l’action étant ce qui engage le plus. Aujourd’hui, dans l’imaginaire collectif, faire se conjugue d’ambler avec être. En effet, lorsqu’on est médecin, on soigne, lorsqu’on est avocat  on plaide , lorsqu’on est professeur, on enseigne. Et pourtant rien n’est moins sûr. Prenons l’exemple du médecin : entre paperasse à remplir et autres corvées administratives, ce dernier devient tour à tour agent comptable et secrétaire particulier. Il ne fait plus ce qu’il est. Il fait ce qu’il n’est pas ou n’a jamais souhaité être, source de frustrations et de désarroi. (Je parlerai dans un prochain article des professeurs qui sont, eux-aussi, devenus ce qu’ils n’étaient pas supposés être.) Il serait donc idéal que « faire » et « être » vivent harmonieusement. Oui mais être, qu’est-ce bien au fond ?

Être, simplement être, cela semble facile, Il faut juste être là. Oui, mais qui est là ? Sait-t-ton vraiment qui l’on est ? Car là est bien le défi du verbe  être, «  se connaître ». « Se connaître soi-même n’appartient qu’à l’homme sage » disait Platon. Si l’on se connaissait suffisamment, il serait alors peut-être plus simple de faire. On ferait mieux sans pour autant outre passer nos pouvoirs (car le médecin continuerait, malheureusement, à remplir des papiers). L’on pourrait mettre nos actions en cohérence avec notre être, s’engager en somme. L’on pourrait diminuer les frustrations, les déceptions, les renoncements, les sacrifices à faire ce en quoi on ne croit pas, ce qui heurtent nos valeurs et nos aspirations. Le médecin continuerait à remplir des papiers mais peut-être qu’il s’organiserait parallèlement avec des collègues pour lutter contre cette situation, même en vain. Car, oui, n’oublions pas Sisyphe (enfin on en parle dans ce blog, non mais…), qui même s’il agit vainement, est heureux puisque comme le déclare Albert Camus «  La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme”.

Faute de se connaître suffisamment et, parfois, parce que la vie ne nous offre pas d’alternative, on fait, donc. Mais en faisant, nous apprenons aussi à nous connaître. En effet, selon Gandhi « Comment peut-on apprendre à se connaître soi-même ? Par la méditation, jamais, mais bien par l’action. »

Agissons donc ! Et faisons ! Même –et surtout – ce que nous n’avons jamais fait. Pour ma part je n’ai jamais tenu de blog mais j’y songeais depuis longtemps. Me voilà donc en train de faire une chose nouvelle, rien de révolutionnaire, bien sûr, mais une chose cohérente entre « être » et « faire », une source de joie, donc. J’espère, « être » lue, « avoir » des débats, des échanges d’idées avec vous (qui recherchiez sûrement des informations sur le mythe de Sisyphe et avez atterri ici… désolée) et « faire » mieux (je ferai aussi un topo sur Sisyphe et Pénélope prochainement, je vous dois bien ça à vous qui êtes arrivés à la fin de l’article).

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